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Mon ainé et ami Joël Atayi-Guèdègbé nous pose une question essentielle. Le fond de la question tient à un détail mais à un détail majeur.

Quel est le pouvoir effectif d'un élu non assermenté? Se demande-t-il. Il ajoute : Avec un mandat présidentiel qui démarre à 00H00 et une prestation de serment qui n'intervient que 10 heures après, toutes les supputations sont de mise.

Je suppose que notre compatriote, politologue de formation, essaie de mettre le doigt sur une incongruité de plus, de notre constitution. Ou cela nous échappe à tous, ce qui me semble peu probable, ou nous avons banalisé jusqu’à présent un détail important.

Il est vrai que les dispositions, mêmes constitutionnelles, ne suffisent jamais à tout régler. Dans le cas évoqué ici, l’on observe que, incidemment, notre loi fondamentale réduit le mandat présidentiel de dix heures au lieu des cinq ans pleins. Négligeable ? Absolument pas. Dix heures, c’est plus qu’il en faut pour gagner une élection. On nous parlera de l'esprit de la loi (sic). Dix heures de vide juridique au sommet de l'Etat en violation tacite et convenue de notre constitution, cela me semble dangereux. C'est l'une des anomalies que nous traînons depuis 1991. Il nous faut trouver une formule où le chef de l'Etat entrant prête serment à la cour constitutionnelle, devant les membres de la cour à 00h 00, ceci, conformément à la loi. La loi c'est la loi. Libre au nouveau Président élu d'organiser le lendemain, à sa convenance, une cérémonie d'investiture fastueuse, ringarde et coûteuse.

Même si cette cérémonie, du reste symbolique n'est pas obligatoire, elle n'est pas inutile non plus. La symbolique compte en toute chose. Elle me semble même s'imposer dans un cas comme celui-ci. Il faut bien, au grand jour, déférer aux traditionnels échanges de civilités, honorer quelques attentes légitimes. Il faut aussi alimenter les médias nationaux et internationaux de contenus nouveaux fabriqués pour la circonstance, offrir à la foule de spectateurs joyeux, comme dirait Bruno Amoussou, un spectacle ''égotripé'' de grande facture. Et quand tout cela peut se faire aux frais de la princesse, on peut s'autoriser certaines fantaisies. Après tout, ne devient pas président de la République qui veut.


Honorer ceux qui en sont dignes


Ce qui relève du domaine de la loi est normalement non négociable. En revanche, ce que la loi n’a pas expressément spécifié et réglé ne s’aurait s’imposer à qui que ce soit ; surtout pas à un Président de la République. Le tête-à-tête annoncé en fanfare par le protocole d’Etat alimente depuis quelques jours, à juste titre, des suspicions de toutes natures. Ce qui dénote à l’évidence de son caractère aléatoire. C’est un exercice auquel l’on ne devrait contraindre personne. Les bons procédés, la bienséance, ou encore la convivialité entre deux personnes sont des considérations secondaires qui n’engagent, à priori, que ces personnes.

S’agissant des protagonistes, Talon et Yayi dont chacun de nous connaît l’histoire commune, il est évident qu’ils n’ont pas besoin de notre avis. Ils n’ont pas eu besoin de notre avis pour convoler en justes noces et ils n’ont pas eu besoin de nous non plus pour se séparer. Alors de quoi nous mêlons-nous ?

Je nous soupçonne d’être un poil vicieux. Vicieux de bonne foi mais vicieux quand même ! C’est comme si nous nous attendions à savourer un moment de triomphe ultime : voir Boni Yayi le masque défait par l’amertume et des ressentiments incorruptibles, serrer la main à son ennemi juré. L’expression ennemi juré est bien à sa place ici. Voir Yayi transmettre le pouvoir à celui là même qu’il appelait, deux semaines plus tôt, par tous les noms de diable. Il a même juré que son vivant ne remettrait jamais le pouvoir à Talon, qu’une telle bête est la pire de toutes celles qui nous auront menacés ces cinquante dernières années. Pendant que j’y pense, j’admets volontiers qu’une telle leçon de vie à quelque chose de jouissif ; que les attentes sont compréhensibles, que ce vice-ci est légitime, donc tolérable.


La vigilance et non la peur


« Ainsi va notre cher Bénin où, à notre corps défendant, nous jouons souvent à nous faire peur parce que nous nous méfions tellement les uns des autres! » Encore vrai. Mais dans le cas d’espèce il y a de quoi recommander tout au moins aux uns et aux autres de rester vigilants jusqu’au bout.  

Ceux qui craignent pour la sécurité du nouveau Président n’ont pas tort. On peut dire sans exagération aucune que les deux vieux potes se sont rendus coups pour coups. Il faut avoir de la mémoire pour dérouler le chapelet des coups bas et des coups tordus qu’ils se sont infligés ; il est long comme un bras. Chaque béninois a pu se faire son idée de ce que valaient les discours de je te pardonne moi non plus et les réconciliations poussiéreuses. Bref ! Il est indéniable que le conflit  entre Boni Yayi et Patrice Talon est loin d’être terminé. Ils s’aiment trop pour s’arrêter en si bon chemin. Et, le moins que l’on puisse dire de l’homme de Tchaourou, c’est qu’il n’y va pas toujours avec la manière. Il n’y a pas si longtemps que ça, il a envoyé ses gorilles chercher Candide Azanaï, un soutien indéfectible de Talon, pour un diner amical. N’eut été la vigilance des Cotonois, il aurait fait avaler à ce député téméraire, des épis de maïs crus. Je veux dire que Yayi est imprévisible ; tant dans l’adresse que dans la maladresse. Puis, des tête-à-tête, ils en ont tenu depuis le temps qu’ils se fréquentent, ils peuvent donc nous faire économie de celui de demain.

Dans tous les cas, vu que nous ne savons toujours pas ce qui les a réuni (sourires), vu que nous savons encore moins ce qui les a séparé, il vaut mieux les laisser régler ça entre eux. Ils savent normalement préserver la République de l’inacceptable. Il faut l'espérer.

Ousmane ALEDJI