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D’un auteur comme Ousmane Alédji, le titre : «Un peuple calme est inquiétant» n’a rien de surprenant.Le contenu de cet ouvrage publié sous forme de réflexions lui ressemble tout aussi bien et traduit à merveille la personnalité et les prises de position de cet auteur et metteur en scène, considéré comme l’un des plus «rebelles» acteurs culturels du Bénin.

A la lecture du seul titre du dernier ouvrage en date de Ousmane Alédji, on sent de la révolte, ou peut-être encore de l’agacement. «Un peuple calme est inquiétant» ! Osé titre pour une série de publications éditée en pleine effervescence politique. Par des jours où la jeunesse du pays vit entre lassitudes et hargne. On ne sait vraiment pas si c’est fait à dessein, ou simplement parce que le contexte s’y prêtait. Ce qui est certain, c’est que le lecteur en parcourant les lignes, se convainc de ce que la tâche n’a pas dû être aisée. Pour oser écrire autant de choses sans mettre ne serait-ce que des gants en papier, il faut avoir du cran. Et Ousmane Alédji, déjà à l’avant-propos, rappelle si bien, au bout de quelles difficultés il y est parvenu. «Ce texte, je l’avoue, je l’ai renvoyé à sa place originelle, c’est-à-dire, à l’état d’idée, l’une de ces milliers qui me traversent les jours fastes où je traîne dans les draps, collé à mon épouse, ou encore, quand je marche dans les rues éprouvantes de Cotonou, tard dans la nuit pour vaincre l’insomnie… renvoyé un certain nombre de fois à sa place, par refoulement des prétentions qui le caractérisent, mais aussi par fausse modestie et, rares fois, par peur peut-être des conséquences», prévient-il à l’entame. Toujours est-il qu’il a fini par accoucher l’essentiel de ce qui lui fait dire qu’un peuple calme est inquiétant. En six temps. Le premier, «Ni indifférent, ni dupe».

«Le synonyme politicien du verbe gouverner, c’est partager»

Il y fait le procès de la politique, détestable selon lui, parce que toujours politicienne, mensongère, trompeuse, démagogique, violente et impudique, sonne le peuple, lui rappelant quelqu’un qui se respecte « ne brade pas ses privilèges et ne se laisse pas déposséder de son droit légitime». Il insiste ensuite pour dire que «le peuple qui a conscience de jouer à un jeu pervers, qui applaudit les mensonges, qui se fait plus nombreux derrière un distributeur d’argent, qui obéit joyeusement aux manipulations, revendique parfois les abus… est complice et martyre, mais n’est ni innocent, ni dupe. «Les naïfs ont tort. Il n’y a rien de gratuit en politique. Sur ce terrain, le hasard n’existe pas. Derrière chaque composant du peuple, il y a, à la manœuvre, un groupe organisé ou encore un fantôme dont le dessein secret est d’être un protagoniste de la scène publique.», clame ensuite l’auteur avant d’embrayer sur le second temps : «La fabrication du chef».

Ici, le pouvoir politique et la fonction publique sont passés au vitriol. Morceaux choisis. «Tous les pouvoirs sont des vampires. Le propre du pouvoir politique, c’est la perversion. La taille importe peu, sa raison d’être, c’est de contrôler et de se nourrir du système sur lequel il s’exerce ». Ensuite, il indique qu’«En politique, la récupération est une tactique d’essence rentable, elle profite toujours au système qui en use. En Afrique, il n’y a pas de système politique installé à la tête d’un pays qui s’en passe, pas de pouvoir d’Etat qui n’en abuse». Puis, il soutient que «L’Etat n’est pas un lieu saint. Ceux qui le gèrent ne sont pas des saints. C’est une machine qui transforme ou broie. Elle attire les pires et corrompt les meilleurs… Toute fonction politique a deux avantages : les honneurs et les privilèges».

La manipulation des peuples est un jeu de bourgeois

En lisant à l’entame de ce livre, que «Ecrire est une chose grave», le lecteur était à mille lieux de lire de si gravissimes choses. Mais il est servi, car Ousmane Alédji y est allé de sa plus belle inspiration. Il a accouché les uns après les autres, des mots choisis à dessein pour cuire l’arène politique et la mettre en cendres. Bien étonnante prise de position, quand on sait qu’il n’y a pas si longtemps, l’homme de culture Alédji a dû s’associer à l’homme public, pourquoi pas politique Ousmane pour l’aider à tenir la transition du Fitheb. Quand on a, à peine raccroché cette tunique et qu’on saisit sa plume pour passer la gouvernance politique au scanner de la critique, il n’y a pas de raisons de ne pas y déceler quelque lien. Mais peu importe. C’est le lecteur qui ne boude pas son plaisir. Et mieux encore, le peuple qui se voit sonner en pleine somnolence, de s’éveiller et de tourner dos à ceux qui marquent les pas et lui font croire qu’ils font une course de fond. La manipulation des peuples est un jeu de bourgeois.

C’est le titre du troisième temps de l’ouvrage «Un peuple calme est inquiétant». Et, c’est sans doute pour dissiper cette inquiétude que Ousmane Alédji lui rappelle que «dans un système démocratique, le pouvoir n’est qu’un jeu de manipulations» et qu’il revient «presque toujours aux plus puissants manipulateurs des peuples, c’est-à-dire, celui qui sait acheter le plus, les faveurs…». Plus loin, et c’est le quatrième temps, on lira que c’est «notre faute». Qu’elle est «grande parce que nous avons autant que l’autre, le droit de tenir debout et de narguer la bête». «Accepter de subir est un choix», lâche-t-il, avant de se consacrer à la part de l’autre.

Oser !

A l’instar de Valérie Trierweiler qui écrivait dans son roman «Merci pour ce moment» : «J’ai donc décidé de briser ces digues que j’avais construites, et de prendre la plume pour raconter mon histoire, la vraie», le livre de Ousmane Alédji raconte, semble-t-il, la vraie histoire du vécu quotidien des peuples, surtout africains, abonnés à un retentissant silence qui les fait plonger dans l’inaction et les confine dans une dominance à peine voilée arrosée de brimades et d’injustices. Que faire alors ? Oser ! Oser résister et avancer, conseille l’auteur qui prévoit dans cette mutation, un rôle important aux peuples d’Occident.

Puis, enfin, se lâche, comme à ses habitudes, souvent au théâtre. Soutenant entre autres que «les peuples qui s’abaissent, ceux qui s’affaissent ventre et front parterre méritent de se faire marcher dessus. Il enseigne alors que l’hésitation et la fuite sont lâches, que la demi-mesure l’est aussi, que renoncer c’est mourir, qu’un peuple qui reste couché est un néant, un gouffre éternel pour toute chose.

En somme, un beau discours d’incitation à la révolte, pourquoi pas à la rébellion, émanant d’une plume dont le porteur est connu pour avoir la contestation, la bonne dans le souffle. A vrai dire, «Un peuple calme est inquiétant» est une belle caricature d’Ousmane Alédji lui-même. Un individu en perpétuel combat contre l’écrasement et la servitude, qui a fait de la résistance son lit et qui se plait à psalmodier l’affront en toute chose. Vivement, «Flouminisme», sa prochaine œuvre pour retrouver l’auteur de «Le temps des sourires» ou encore, de «Omon mi», moins indocile?


ARTICLE PARU DANS LE QUOTIDIEN NATIONAL "LA NATION"
Écrit par Josué F. MEHOUENOU
Publié dans le08 janvier 2016 05:57

 

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